💌 Les dernières intrigues et nouvelles du monde langagier québécois

published4 months ago
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En bref: une institution fédérale a essayé de jouer un tour de cochon avec ses pigistes, mais la décision de la Cour est heureusement tombée du côté des sous-traitants. L’IRNS dit créer un guide de rédaction inclusive, cependant son guide veut éviter les personnes non binaires. J’ai aussi lu dernièrement le livre de Mario Périard, et plus!

Bonjour à toustes!,

J’espère sincèrement que vous allez bien et que, où que vous soyez, la pandémie ne soit pas trop pénible. À Montréal, le printemps se fait sentir. On a l’impression d’accueillir les premières journées de vraie chaleur. Ça redonne un peu de force!

Je veux vous remercier tous pour la réception chaleureuse de ma dernière infolettre, portant sur les pratiques de la rétroaction efficace. J’ai reçu des commentaires très encourageants, et j’espère pouvoir continuer à partager des petites perles similaires avec vous bientôt. Et, pour celleux, ceux, et celles qui se sont abonnées depuis, je vous souhaite la bienvenue!

Les traductions automatisées et la rémunération

Disons que la question de rémunération juste semble confondre certaines institutions fédérales.

Le 10 mars 2021, la Cour supérieure du Québec a autorisé une action collective contre le Bureau de la Traduction du Canada pour des traitements jugés abusifs contre leurs sous-traitant∙e∙s, en matière de la correction des traductions automatisées. Selon droit-inc:

Au cœur du litige se trouve la façon dont le Bureau de la Traduction rémunère ses sous-traitants. Le BT utilise une mémoire de traduction afin de traduire de façon automatique certains segments dans les textes, qui peuvent être des articles de loi ou encore des politiques publiques, par exemple.
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Ces segments sont tout de même envoyés aux traducteurs sous-traitants qui doivent évaluer s’ils sont adéquats ou non, et les corriger le cas échéant. Cependant, ces segments de texte ne sont pas comptabilisés dans le nombre de mots à traduire par les sous-traitants, et donc ils ne sont pas payés pour vérifier la concordance de ces traductions automatiques.

En gros: la non-rémunération des traductrices∙eurs et langagières∙iers pour le travail de révisions comparatives (car c’est ça la révision des traductions automatisées), c’est effectivement les payer moins pour une plus grande charge de travail. Les travailleuses∙rs dans ce domaine connaissent que trop bien les effets de la technologie sur leur pratique, et même les pigistes arrivent à se communiquer les rythmes et refrains des dernières tendances. Comme j’ai déjà partagé sur mon blogue, dans un billet concernant la révision des traductions automatisées, les projets soi-disant finaux doivent toujours être revus par des êtres humains, sinon on s’aboutit avec des résultats comme:

Une photo montrant de près une étiquette d'une bouteille de sauce: les noms des ingrédients traduits à la machine incluent « écrasez à l'oignon » pour « crushed onion » ou « pétrole de soleil de fleurs » pour « sunflower oil». Incompréhensible!
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Trop souvent les agences de traduction utilisent les traductions automatisées pour réduire le coût des salaires d’un tiers ou plus (ce calcul est basé sur mes propres expériences quand on m’a demandé de réviser un texte, plutôt que de le traduire, et que l’aspect machinal du texte soit trop évident). Peut-être que je suis naïfve, mais la participation du Bureau de la Traduction dans cette politique malveillante m’a quand même surpris.

L'INRS veut éviter les néologismes pour inclure les personnes non binaires

Grâce aux machinations de certaines réactionnaires professionnelles, l'Office québécoise de la langue française (OQLF) a reculé son appui—quoique minime et indirect—des personnes non binaires et leurs diverses façons de se réapproprier le français et de la rédaction épicène (doublets, mots comprimés ou hybrides, etc.), il y a quelques années. L'OQLF affirme aujourd'hui qu'elle déconseille l'usage des néopronoms (comme iel, ol, celleux, etc.) et autres néologismes (comme autrice, frœur, et plus) pour faire référence aux personnes non binaires et trans, ainsi que leur utilisation plus élargie dans la rédaction inclusive.

Malheureusement, l'OQLF n'est pas seule. L'Institut de la recherche nationale scientifique (IRNS) a publié en mars son guide sur le langage inclusif. Le guide est plus extrême dans son refus: dans l’extrait que j’ai inclus ci-dessous, on passe de «déconseiller» à «éviter» Les personnes trans et non binaires perturbent, nos innovations font frémir!

Une capture d'écran montrant une grille de toutes les formulations et néologismes crééent par les personnes nonbinaires pour se référer.
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Sincèrement, je suis désoléæ par cette décision de refuser l'existence des personnes non binaires qui veulent se ré-apprivoiser leur langue. Ne pas vouloir utiliser nos néologismes (comme celleux) dans l’inclusion des femmes, bon, ok. Mais refuser carrément de normaliser ces nouvelles graphies me semble un pas en arrière. Comme si l'inclusion, c’est bien, mais la non-binarité ou le genre non conforme, c'est un pas de trop! Bof. C'est dommage, car la bibliographie du guide mentionne La grammaire non sexiste de la langue française de Michaël Lessard et Suzanne Zaccour, et ces deux reconnaissent bien l'existence et les innovations des personnes non binaires. (En passant, je conseille ce livre de Lessard et Zaccour, si le sujet d’un français moins sexiste vous intéresse!)

Quelques autres trucs à noter :

  • J'ai terminé la lecture d’un livre de Mario Périard, paru en 2018, intitulé L'ortographe, un carcan? il y a quelques semaines. Portant sur l’évolution de la langue, le livre décrit comment l’État a militarisé le français à maintes reprises, et a fait de même avec la déféminisation explicite de la grammaire et du savoir. J’aime en particulier son format: chaque chapitre est organisé autour d'une question ou d’un énoncé posé à l'auteur, qui le décortique adroitement. Mes préférés: chapitre F « Si chacun écrit comme il veut, on ne se comprendra plus »; chapitre O « On maîtrisait beaucoup mieux l’orthographe auparavant », et le chapitre S « Une réforme radicale n'a aucune chance de réussir ». Périard est parfois piquant, et le livre est tellement intéressant (et court!) qu'on le dévore.
  • Est-ce que la conversation autour du soi-disant déclin de la langue française en Amérique vous irrite? J’ai de vrais soucis que les dernières nouvelles de Statistiques Canada soient trompeuses, et donnent en cadeau un argumentaire trop facile à ces gens qui veulent manier notre langue pour le mal. Étienne Cardin-Trudeau est aussi de cet avis, et a publié une très bonne lettre ouverte sur Ricochet, démêlant ce cafouillis.

Bon voilà, il en a eu du mouvement dernièrement! Je vous laisse avec tout ça à explorer. Vous pouvez toujours m’envoyer un courriel à gersande@irreductiblelangagier.com si vous avez quelque chose à ajouter à ces discussions!

Portez-vous bien tout le monde, profitez-bien de ce soleil bienveillant, et à la prochaine,

Gersande

PS: Veuillez noter que certains liens figurants dans cette infolettre sont des liens affiliés! Et un grand chaleureux merci à Patricia Mereniuk pour son appui dans la chasse aux coquilles.


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